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Règlement SUR : la Commission à contretemps ?

Alors qu’on ne voit pas la fin de la guerre en Ukraine et que les risques de crise alimentaire se précisent, la Commission européenne publie sa révision du règlement sur l’utilisation durable des pesticides. Un texte contraignant qui risque de conduire à des impasses techniques et à une réduction du potentiel de production agricole en Europe.


Chaque jour qui passe renforce la probabilité d’une grave crise alimentaire mondiale dans les prochains mois. Comme l’explique Seth Meyer, économiste en chef de l’Usda, l’équivalent américain du ministère de l’Agriculture, la situation actuelle est différente des « émeutes de la faim » de 2008 et 2010. « Non seulement les quantités sont rares, mais les niveaux de prix des matières premières agricoles sont encore plus hauts qu'à l'époque. Pour ne rien arranger, de dollar est à un niveau élevé, ce qui rend l’acquisition de denrées encore plus coûteux pour des pays aux économies déjà affectées par la Covid. » Autre différence : l’ampleur de la crise est liée à la guerre en Ukraine. Or nul ne sait quand celle-ci se terminera. Cela veut dire que les pénuries alimentaires pourraient durer elles aussi. « La guerre ne peut être traitée comme une sécheresse épisodique », prévient Seth Meyer.


En France, alors que la récolte des céréales vient de commencer, les effets de ce nouveau désordre mondial se font déjà sentir. Les agriculteurs sont confrontés à une flambée de leurs coûts de production : le prix des engrais a été multiplié par quatre en un an ; quant à la hausse du prix du GNR, il pourrait renchérir de 40% les coûts de chantier de la récolte 2022. Certes, le prix des céréales atteint des sommets, ce qui peut a priori permettre d’absorber ces surcoûts, mais il a aussi des effets négatifs. FranceAgrimer a ainsi revu à la baisse ses prévisions d’exportations de blé, d’orge et de maïs. En outre, rien ne dit qu’ils se maintiendront à ce niveau. Le prix du blé tendre n’a-t-il pas déjà chuté de 20% depuis la mi-mai ?


C’est dans ce contexte inquiétant que la Commission européenne a publié sa révision du règlement sur l'utilisation durable des pesticides (règlement SUR), dont l’objectif principal, rappelons-le, est de réduire de moitié l'usage des produits phyto d'ici à 2030. Objectif qui a été réaffirmé avec force par les dirigeants de la Commission. « Le temps est révolu pour les pesticides », a déclaré Stella Kyriakydes, commissaire à la santé et à la sécurité sanitaire. « Invoquer la guerre en Ukraine pour édulcorer les propositions, c'est franchement irresponsable », a estimé pour sa part, Frans Timmermans, vice-président de la Commission, balayant ainsi les objections formulées aussi bien par les organisations agricoles que par de nombreux chefs d’État de l’UE. Pour l’inflexible numéro 2 de la Commission, il n’est donc pas question d’adapter la stratégie Farm to Fork à la situation internationale.


A ce stade, on peut à bon droit s’interroger sur l’isolement de la Commission par rapport aux analyses alarmistes faites au niveau mondial par la FAO ou d’autres organisations. Pourquoi rester sur cette position alors que tous les signaux sont au rouge ? N'aurait-on rien appris des expériences passées ? Les exemples danois (surtaxation des produits phytosanitaires) ou français (plans Ecophyto) ont pourtant montré que la fixation arbitraire d’objectifs de réduction des intrants était contreproductive. Depuis des années, nous questionnons les pouvoirs publics sur l’objectif retenu : pourquoi vouloir réduire de 50% l’usage des produits phyto ? Sur quelles données scientifiques repose ce chiffre ? Tous les gens de terrain savent qu’il n’est pas possible, dans la plupart des cas, de l’atteindre sans perte de production ou de qualité. En France, une étude de l'Inrae portant sur le réseau de fermes Dephy (ce qui se fait de mieux en termes d’ambition de réduction des intrants) a conclu qu'il était possible, dans le meilleur des cas, de parvenir à une réduction moyenne de 30% de l'usage des pesticides sans perte de production ni de compétitivité.


Prenons un peu de hauteur. La réduction des intrants ne peut être le seul horizon de l'agriculture européenne. Elle n’est que la conséquence de la transition agroécologique en cours. Pour relever les défis du « produire plus et mieux », l’agriculture de demain s’appuiera sur l’agronomie, le génie génétique, le numérique, la robotique. Autant d’axes d’innovation sur lesquels le monde agricole et BASF travaillent activement depuis des années. Un exemple ? Il y a quelques jours, nous avons présenté le pulvérisateur Smart Sprayer , développé par la joint-venture Bosch-BASF Smart Farming et le constructeur d’équipements agricole Amazone. Ce pulvérisateur intelligent assure une application hyper ciblée d’herbicide sur les seules adventices de la culture. Combinée au programme xarvio® Field Manager, cette technologie permettra de réduire jusqu’à 70% les volumes d’herbicides utilisés. Mais l’innovation a un coût. Si l’on veut que les agriculteurs s’équipent de ce type de matériel, forcément plus coûteux qu’un pulvérisateur classique, il faudra que le gouvernement les aide. Comme il aide les foyers à s’équiper de véhicules électriques.


Soyons clair : ce qu’attend aujourd’hui le monde agricole, ce ne sont pas de nouveaux règlements mais plutôt un encouragement à l’innovation. Or on assiste paradoxalement au blocage des autorisations de mise sur le marché pour les nouvelles solutions de protection des plantes. Ainsi, la moitié des demandes sont en stand-by dans le pipe-line réglementaire. C’est autant de temps de perdu pour les agriculteurs qui attendent ces solutions…

S’agissant du règlement SUR, la messe n’est pas dite. Il appartient désormais aux États de se saisir de cette proposition et fixer leur trajectoire de réduction des intrants. Ils ont deux ans pour cela. Nul doute que les échanges vont être francs…

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